D'amour et d'eau

Un texte un brin littéraire sur le thème de l'eau, agrémenté d'un fond sentimental

D amour et d eau

 

 

 

Je viens d’un nuage accroché haut dans le ciel. D’un cumulus tout blanc, paisible et indolent. Comme une mère porte son enfant, il me porte en son sein avec tendresse. Les vents capricieux l’ont poussé par-delà les terres. Ils ont longtemps joué avec lui, dessinant patiemment sa forme cotonneuse.

A l’origine, je n’étais qu’une simple volute de vapeur. Aérienne, sans véritable consistance. Puis, au cours de mon voyage, je suis devenue une gouttelette. Pure et transparente. Les rayons du soleil me traversent sans effort. Sa lumière se diffuse de goutte en goutte et les nuées prennent alors l’apparence du voile éthéré d’une jeune mariée.

Avec l’évaporation de cette belle planète bleue, j’ai grandi. Mes contours sont maintenant doux et arrondis. Je ne suis bientôt plus assez légère pour rester dans mon nuage. Je le quitterais sans tristesse, car il est temps pour moi de partir et d’entreprendre un autre périple.

Le sol m’attire irrésistiblement. Autour de moi, mes semblables dégringolent une à une. Je les vois partir et je sais que mon tour viendra. C’est alors qu’une bourrasque m’éloigne du cumulus qui fut mon abri. Je tombe et c’est une chute sans fin. J’ignore ce que je vais devenir. La brise m’emporte au loin. Je dérive au gré des courants. Seul le sifflement du vent rompt le silence. Il pleut.

Je vois à l’horizon des montagnes couronnées d’une écharpe blanche. Une épaisse couche de neige a survécu à l’hiver. Je pense à la multitude de flocons venue se poser sur ces sommets. Ils se sont agglomérés les uns aux autres afin de former un manteau neigeux, pareil à un oreiller moelleux et immaculé.

Tombés du ciel, je les imagine voleter dans un ballet aérien, une chorégraphie pleine de grâce et de légèreté. Les cristaux de glace scintillent comme des gemmes taillées par un orfèvre. Le vent taquine leur forme géométrique avant de les déposer délicatement sur le sol.

Quand viendra l’été et que le soleil déploiera toute sa puissance, la neige fondra. Les petits flocons deviendront alors des ruisseaux. Ils s’écouleront en doux murmure entre les pierres plates. Leurs flots paresseux lécheront les berges couvertes d’herbe et de fleurs. Puis ils se changeront en torrents agiles, rebondissant entre les parois des montagnes. Enfin, ils jailliront des rochers comme un geyser étincelant, pour créer une cascade éternelle.

Ma chute continue. Sous moi, une mer impétueuse bouillonne. Sa sombre couleur marine illustre sa force et sa puissance. Elle est vivante et je l’entends respirer. Les courants marins l’agitent et le vent la creuse. Le soleil peine à traverser cette surface en perpétuel mouvement. Ses rayons se diluent au fur et à mesure qu’ils s’enfoncent dans les profondeurs.

J’y devine un autre monde bien différent de celui que j’ai connu jusqu’à présent. Un univers silencieux où les algues ondulent gracieusement et où l’apesanteur n’existe pas. C’est aussi le domaine d’innombrables créatures aquatiques faites d’écailles brillantes et de nageoires agitées.

Plus bas, dans les fosses abyssales, rôdent des êtres dont l’existence défie l’imagination. Des Léviathans monstrueux capables de provoquer des raz de marée et des Krakens gigantesques à l’affût de navires égarés.

Sous moi, les vagues se forment inlassablement. Leurs mouvements réguliers ont quelque chose de rassurant. Chacune à leur tour, elles jaillissent des flots, s’élancent à l’assaut du ciel avant de retomber dans un panache de perles liquide.

Une pluie d’embruns salés se disperse et asperge la surface changeante. L’odeur d’iode emplit l’air. L’écume surmontant les vagues moutonne et forme une mousse légère. Ces minuscules bulles blanches dansent sur l’onde. Elles restent émergées un moment avant de se perdre dans le courant.

Sur la mer ondulante, j’aperçois une forme. C’est un homme en combinaison de plongée. Il est assis sur une planche, ballotté par la houle. Il donne l’image d’un jeune adulte ayant toute la vie devant lui, avec son lot d’expériences à tenter et de rêves à vivre.

La bruine fouette sa combinaison et des gouttelettes perlent sur son visage. Ruisselant, dégoulinant, il semble indifférent à ce qui l’entoure. Son expression est grave et ses yeux sont perdus dans le lointain. Il a le cœur brisé et son esprit est plein d’une tristesse infinie. Comment peut-on être si jeune et éprouver tant de souffrance ?

Je devine son histoire. Il a aimé comme jamais personne n’avait aimé avant lui. C’était un amour unique, intense et sans limites. L’univers entier n’aurait pu le contenir. Il avait pour cela suffi d’une rencontre, celle qui bouleverse votre vie à jamais.

Un simple regard avait enflammé son corps et un seul mot avait enchaîné son esprit. Mais cette histoire sans équivalence sur cette terre était aujourd’hui terminée. La femme qu’il aimait est partie et lui est resté. Son existence se trouvait résumée en une phrase.

Alors pour tenter d’oublier son chagrin, il va au large. Seul contre la mer, il cherche à en mesurer la force, à éprouver son courage. Il s’assourdit du fracas du ressac et se soûle du parfum des embruns. Rien n’est trop fort, ni trop violent pour anesthésier sa douleur.

Il voudrait que la brise marine emporte ses pensées et que les gros rouleaux furieux lavent sa douleur. Mais rien n’y fait. Il est prisonnier de sa tristesse. Son cœur saigne comme au premier jour et ses yeux sont secs d’avoir tant pleuré.

Après avoir longuement observé l’horizon, il se décide enfin. Il s’allonge sur sa planche et s’aide de ses bras pour ramer. Il fait corps avec elle. Légère et effilée, elle fend les vagues avec rapidité. Rien ne semble pouvoir l’arrêter.

La force de la mer le soulève. Il se redresse et profite de son élan.Debout, les jambes légèrement fléchies, il trouve son équilibre avec ses bras. Il est prêt à maîtriser les flots impétueux. Il exécute un virage serré au bas du rouleau puis file avant qu’il ne déferle. Il échappe à l’écume rageuse qui cherche à le happer.

Ce n’est qu’un début. Il monte sur la vague, la chevauche et zigzague sur sa crête. Il se sent l’âme de Poséidon ou de Neptune, Dieu de la mer. A présent, il a assez de vitesse pour effectuer un saut. Il s’élance vers le ciel et paraît comme suspendu dans l’air. Auréolé de gouttelettes, il s’est affranchi de la gravité. Puis il retombe, dans une gerbe d’éclaboussures.

Il poursuit sa course folle contre les vagues. Sa planche effleure à peine leur surface bleu sombre. Un sillon de mousse immaculée se forme dans son sillage. La mer en garde quelque temps la trace avant de se refermer irrémédiablement. Plus rien ne compte que cette vitesse qui le grise et cette impression de puissance qui l’enivre. Il est seul et la mer lui appartient.

Au loin, la plage est déserte. Seuls quelques oiseaux marins s’aventurent entre les dunes. Le sable humide conserve l’empreinte de leurs pattes palmées. Ils bravent cette pluie fine tombant depuis le lever du jour. Les gouttes roulent sur leur plumage. Protégés du froid et de l’humidité, ils poursuivent leur quête de nourriture sur la grève.

Les vagues s’échouent inlassablement sur les grains fins du rivage. Elles abandonnent derrière elles des galets aux formes polies et quelques coquillages épars. Autant de trésors précieux que ramasseront les promeneurs quand le vent aura chassé les nuages.

Une silhouette solitaire marche le long de la plage. Elle tient fermement un parapluie. Abri dérisoire contre les bourrasques violentes qui tentent de la renverser. Pourtant elle s’avance résolument vers le bord. Son pas est rapide. Aucune force au monde ne peut la dévier de sa trajectoire.

Quant à moi, mon voyage est bientôt terminé. Ma chute s’arrête sur le tissu mouillé de ce parapluie. Je glisse jusqu’à la lisière de la toile et m’accroche à l’une des baleines. Je me penche et découvre son visage. C’est une jeune femme à la figure pâle et aux yeux cernés. Elle semble à la fois égarée et extrêmement déterminée. Son cœur a souffert et son âme est en lambeaux.

Longtemps elle a cherché ce qu’elle voulait, ce qui était le mieux pour elle. Elle a passé de longues nuits d’insomnie et des jours pénibles, broyée par le doute. Mais aujourd’hui elle a pris une décision irrémédiable. Celle qui marque votre vie à jamais.

Son regard est posé sur l’homme qui surfe. Elle détaille la silhouette bataillant contre les vagues à l’horizon. Malgré la distance, son allure et son profil lui sont familiers. Un sourire épanoui s’étire sur ses lèvres. Elle en est certaine à présent : elle a fait le bon choix.

L’homme poursuit sa course folle contre l’océan. Une lutte perdue d’avance. Le sel lui brûle les yeux cependant son regard est attiré par cette femme seule sur la plage. La fatigue lui jouerait-elle des tours ? Mais non, c’est elle. Il la reconnaîtrait entre mille. Elle est revenue. Pour lui.

Il donne une impulsion à sa planche et il se dirige droit vers la rive. Ni les embruns, ni les rafales ne le ralentissent. Son objectif est ce parapluie esseulé et ballotté sous lequel se tient la femme qu’il aime. Son esprit ne voit qu’elle. Le monde autour n’existe plus.

La pluie cesse et un rayon de soleil filtre derrière les nuages. Le visage de la femme est baigné de larmes de joie. Elles glissent sur sa joue sans qu’elle cherche à les retenir. Celui qu’elle attendait arrive. Ils seront bientôt réunis et rien ne pourra les séparer. Elle laisse tomber son parapluie pour courir à sa rencontre. Je ne verrais pas leurs retrouvailles pleines de rires, ni leurs fougueuses embrassades. Je ne serais pas témoin de ce bonheur insolent qui s’ouvre devant eux.

J’ai quitté le tissu imperméable pour me perdre entre les grains de sable. La plage m’absorbe et je m’enfonce dans les profondeurs de la terre. Je n’ai aucune peine, car je sais qu’un nouveau cycle commencera bientôt pour moi. Ainsi va la vie.

 

FIN

 

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