Chapitre 5 - Jeux, paires & Love

Chapitre 5

 

— Pourquoi ? balbutia Sabrina d’une voix cassée.

— C’était sa volonté.

Sabrina remua la tête en signe de dénégation. Ses yeux pleins de reproches étaient fixés sur le visage de Luis.

— Je veux dire, pourquoi tu ne m’en as pas parlé lorsqu’on l’a mise en terre ? Tu savais et tu ne m’as rien dit. Est-ce pour cela que tu ne souhaitais pas que je la voie avant qu’elle disparaisse à jamais ? La jolie boîte en bois vernis était une dernière image plus agréable à conserver, sans doute…

Sabrina tritura le gobelet de café plein. Son regard se porta sur le carrelage désespérant de la cafétéria de l’hôpital où ils étaient installés, une fois de plus. La nuit était tombée. Elle avait l’impression qu’une partie de son ombre avait recouvert l’humeur joyeuse qu’elle avait en quittant Anabella plus tôt en fin d’après-midi.

La main de Luis enveloppa la sienne.

— Ta mère aurait voulu t’épargner la vue de son corps recousu, je pense. Elle a légué ses organes à la Science et à la vie. La voir ainsi dépouillée n’est pas l’image qu’elle aurait souhaité que tu gardes en souvenir. Je voulais te l’apprendre beaucoup plus tard lorsque le temps aurait fait son œuvre sur la douleur. Mais j’avais oublié ces fameux documents signés par ta mère lorsqu’elle avait donné son consentement, il y a bien longtemps déjà.

Sabrina hocha la tête, les lèvres tremblotantes.

— Elle avait un caractère optimiste. Elle est allée jusqu’au bout de sa générosité.

— Oui, et tu ne sais pas à quel point son don est précieux.

— Si, je sais. Quelque part, quelqu’un aura un jour une étincelle de vie apportée par ma mère.

Luis eut un léger sourire.

— Quelqu’un a pu bénéficier de ce souffle renaissant grâce à un autre donneur.

Sabrina le regarda, interdite.

— Le petit Joshua ! devina-t-elle.

Tout à coup, la lumière de la salle lui paraissait plus chaude et le sourire édenté du garçonnet s’imposa à elle.

 

Sabrina s’étira en bâillant. Elle avait finalement passé le réveillon de Noël et le Nouvel An avec la petite famille de Malika. Dans ce foyer chaleureux, entourée d’enfants, elle n’avait pas vu le temps passer.

Il avait beaucoup plu durant la nuit. Elle rejeta les couvertures et avança pieds nus pour examiner le suintement visible sur les murs. Son appartement situé sous les toits était la cible constante des eaux pluviales.

Elle palpa la peinture effacée sous l’humidité qui maculait ses doigts de gouttelettes mêlées de fines particules colorées. Le matériau de la cloison commençait à s’effriter.

« Je ne peux plus continuer à habiter ici », réalisa-t-elle avec inquiétude.

L’odeur macérée des inondations répétées était devenue insupportable. Son studio était maintenant dans un état insalubre.

Elle rassembla quelques affaires personnelles dans un sac.

« Je vais m’installer à l’hôtel. Pour combien de temps ? Mes finances ne sont pas mirobolantes avec tous les frais récents. »

Malika, la voisine, n’avait pas de place chez elle. Et puis, elle ne voulait pas embêter Luis et Anabella avec ses problèmes. Ils s’étaient tellement occupés d’elle déjà, elle aurait le sentiment d’abuser de la situation.

— J’aviserai après, dit-elle tout haut en s’habillant.

Elle avait passé une agréable nuit malgré tout. Après les révélations de Luis, elle s’attendait à des cauchemars.

Luis lui avait obtenu une autorisation de visite pour le petit Joshua.

« Ce soir, je le verrai. »

Elle était impatiente de le serrer contre elle.

Ce matin-là, elle arriva en retard à son travail. Avec les fêtes, elle avait trouvé une chambre disponible au bout du quatrième hôtel. Mais ce dernier présentait l’avantage d’être bon marché et propre. Et, ce qui n’était pas négligeable, il était situé à proximité de Vis ta forme.

Sabrina se débarrassa de son manteau avec hâte et alluma son ordinateur.

« Flûte ! Manuel est de retour aujourd’hui. »

Elle récupéra le dossier regroupant tous les travaux qu’il lui avait demandés jeudi dernier et se rendit à son bureau.

Il était au téléphone et, de la main, lui fit signe d’entrer.

Il raccrocha aussitôt.

— Bonjour, Sabrina, et bonne année.

— Bonjour et bonne année également, murmura-t-elle d’un ton éteint.

Manuel se leva et contourna son bureau.

— Une fois n’est pas coutume pour vous faire la bise.

— Non… non.

Les mains de Manuel se placèrent sur ses hanches… ou plutôt bourrelets, rectifia-t-elle. Ses lèvres se posèrent doucement et très lentement sur ses joues. Le faisait-il exprès ? En tout cas son parfum l’enivrait horriblement et plus qu’il ne le devrait. Sabrina n’osait le toucher de peur de se brûler, car la chaleur du corps de Manuel l’enveloppait et l’irradiait.

Tout d’un coup, un froid la parcourut lorsque Manuel retourna à sa place l’air de rien. Pour lui, ce n’était qu’une simple bise d’employeur à employée. Mais les quatre bises avaient plongé ses sens dans une confusion extrême.

« Mais pourquoi Manuel me fait tant d’effet ? »

Il s’était coupé les cheveux et avait changé sa boucle d’oreille en argent pour une nouvelle en or. Sabrina ressentait à chaque fois cette sensation d’étouffement en sa présence, encore plus accentuée aujourd’hui. Peut-être parce qu’elle ne l’avait pas vu depuis bientôt deux semaines. Elle avait la chair de poule. Elle dut faire un immense effort pour ne pas s’enfuir à toute vitesse de la pièce. Qu’avait-elle ? Elle ne se l’expliquait toujours pas.

Manuel avait le physique du diable. Un beau ténébreux. Un geste, un regard ou une parole de lui et vous étiez à sa merci. C’était un homme dangereux… très dangereux émotionnellement. Et Sabrina ne savait pas pourquoi elle se sentait mal à l’aise devant lui ?

Son patron l’observait avec attention et nota que son visage avait embelli.

Sabrina bougea enfin pour échapper à cet examen qui l’horripilait. Elle déposa les documents devant lui.

— Asseyez-vous, Sabrina. Vous êtes toute pâle, ajouta-t-il d’un ton neutre.

— Je me porte très bien. J’ai accompli toutes vos instructions. Y’en a-t-il de nouvelles ? demanda-t-elle d’un ton froid.

— Prenez un siège, répéta Manuel, j’ai une proposition à vous faire.

Elle s’exécuta avec appréhension. Elle était pressée de regagner son propre bureau. Elle releva néanmoins la tête pour le regarder dans les yeux dans une attitude attentive à la suite de ses paroles.

Les yeux de son employeur pétillaient.

— J’ai développé un nouveau concept… Grâce à vous.

Il guettait sa réaction et vit la question se formuler dans les yeux noisette.

— Il m’a semblé naturel que vous soyez l’ambassadrice de cette nouvelle formule.

— Ambassadrice ? Que voulez-vous dire par là ?

Se moquait-il encore d’elle ? Elle n’avait pas la prestance ni le physique de l’emploi pour être l’égérie de sa nouvelle formule comme il se plaisait à le dire. Et pourquoi elle, justement ? Elle avait certainement mal compris.

Il attrapa une chemise rouge sous son coude et la lui tendit.

Doucement, peut-être par crainte d’en découvrir la teneur, elle ôta les deux élastiques, puis souleva la couverture avec appréhension. Le titre bariolé du premier feuillet lui fit comme une douche froide : Gardez vos rondeurs tout en restant sportif ! Elle continua néanmoins à tourner les autres pages rapidement pour en consulter le contenu.

— En fait, je voudrais que vous posiez pour notre campagne de pub diffusée à travers tout le territoire. Bien entendu, vous serez rémunérée en conséquence.

Sabrina gardait toujours la tête penchée sur les feuillets.

« Il souhaite afficher mes rondeurs haut et en couleur sur tous les panneaux de France. Pour qui me prend-il ? Voilà pourquoi il ne souhaitait pas que je perde du poids ! »

Elle retourna à nouveau les pages entre ses mains. Un sourire amer lui vint aux lèvres.

L’image de la minuscule chambre où elle avait installé ses maigres affaires ce matin la narguait.

« Je n’ai pas le choix. Cette opportunité me permettra de louer un autre appartement. »

Elle leva le nez du dossier.

— Quand commencera-t-on ? fut sa réponse.

— Dès demain. Cela veut dire que vous acceptez ? interrogea Manuel en fixant ses lèvres. Vous avez encore la possibilité de réfléchir toute l’après-midi.

— Non, j’ai besoin d’argent, fit-elle sincère.

Il hocha la tête, encore hypnotisé par les lèvres sur lesquelles son regard s’attardait obstinément.

— J’ai préparé tous les documents.

Il sortit un autre dossier bleu où était inscrit le prénom de la jeune fille.

— Regardez-le au calme avant d’y apposer votre signature, reprit-il. Si vous changez d’avis, merci de me le faire savoir au plus vite.

Elle quitta ensuite son bureau avec le dossier sous le bras. Ce dernier paraissait peser une tonne alors qu’il n’était constitué que de simples feuillets.

« Il a tout prévu, songea-t-elle avec cynisme. Une offre pareille, toute jeune femme sensée se jetterait dessus. Ce que j’ai fait. Mais pas pour les mêmes raisons. Je ne suis pas aussi narcissique de mon image et puis être mannequin d’un jour ne m’attire pas du tout.»

 

Manuel aurait voulu la retenir encore un instant dans son bureau pour mieux observer son visage affiné. Ses yeux en amandes n’en ressortaient que davantage. Il avait également noté l’amincissement de sa taille. Des bourrelets et une culotte de cheval subsistaient encore. Mais bizarrement, cela ne le repoussait pas comme les femmes de ce type croisant tant de fois son chemin. Sabrina avait un petit quelque chose qui éveillait sa sensibilité.

Ses pensées étaient constamment tournées vers sa secrétaire durant ces derniers jours. Des ondes positives émanaient d’elle, lui conférant une personnalité attrayante. Une attraction à laquelle il avait été sensible dès leur première rencontre. Ce sentiment précis l’avait poussé à lui proposer cette mission. Elle serait une icône pour beaucoup d’adolescentes et de femmes mal dans leur peau.

Les squelettes ambulants fagotés à la dernière mode n’étaient ni beaux ni charmants. Un coup de vent et ils basculaient ! Il aimait les femmes sveltes avec des petites rondeurs.

Sabrina n’était pas encore ce genre de femmes, mais elle pouvait s’en rapprocher, surtout avec ce visage. Elle pourrait être sublime avec encore quelques petits kilos en moins. Il l’imaginait…

Quelques coups assourdis le firent se redresser de son fauteuil.

— Entrez ! cria-t-il.

Brice pénétra d’un pas léger dans son bureau et vint s’asseoir en face de lui.

— Hello, grand chef ! C’était bien ces grandes vacances ?

Manuel se mit à rire à gorge déployée.

— Tu penses toujours que mes voyages d’affaires sont si touristiques ? Un jour, tu m’accompagneras et tu trouveras tout cela d’un ennui tel que tu ne peux te l’imaginer !

Brice fit la moue. Il jouait à la perfection son rôle de gay. Il n’était pas homo, mais il accentuait les mimiques par pure plaisanterie. Il ne voulait surtout pas subir les assauts de la gent féminine.

Manuel sourit à son ami. Brice et lui s’étaient connus chez des amis communs. Intrigué par ce grand gaillard baraqué en jean-chemise qui dépareillait au milieu des costumes-cravates, Manuel avait tout de suite souhaité le connaître.

Brice était un intello, mais s’ennuyait ferme dans un bureau avec des personnes coincées. Son seul plaisir après le travail était la pratique sportive. L’inscription à des formations pour devenir entraîneur de musculation fut pour lui un nouvel objectif à atteindre.

Manuel, à l’époque, envisageait de créer une entreprise quelconque. Il fut soudainement attiré par ce monde où le physique était roi. Il existait bien sûr des quantités de centres sportifs déjà ouverts, mais il voulait innover. Il ne savait pas encore comment, mais justement, il avait besoin de personnes comme Brice.

Devenus de véritables amis au fil du temps, Brice et Manuel travaillaient sans relâche sur de nouveaux concepts. Très peu de gens savaient qu’ils étaient amis et associés. Brice n’était pas du genre à se mettre en avant. Manuel gérait principalement la paperasse tandis que Brice expérimentait sur lui-même des nouvelles trouvailles de son invention en salle.

— Non merci, je préfère rester ici ! répliqua Brice. En fait, je viens te poser une question.

— Oui, je t’écoute.

— Depuis quand les salariés de l’entreprise paient-ils pour avoir accès aux salles de Vis ta forme ?

— Ils n’ont jamais rien déboursé. Pourquoi cette question ?

Brice fronça les sourcils.

— Tout simplement parce que Sabrina a réglé son inscription au club…

— Tu en es sûr ? Comment le sais-tu ? Elle s’en est plainte ?

— Non, pas du tout. Elle a trouvé l’attitude de Janice pas très aimable. Sa manière de la prendre de haut surtout lui a déplu. Comme si elle faisait la charité en utilisant les appareils de musculation !

Sabrina se confiait volontiers à Brice. Il était devenu un ami proche en si peu de temps. Brice l’aimait comme une petite sœur. Il l’aidait, l’écoutait et lui prodiguait des conseils. Elle ne connaissait pas grand monde mis à part sa voisine et le couple Luis et Anabella. De ce fait, elle s’épanchait naturellement ces derniers temps, surtout depuis la perte tragique de sa mère.

Une pointe de jalousie naissait en Manuel. Pourquoi ne lui parlait-elle pas de tout cela ? Ils s’étaient peu vus depuis son embauche. Et quand il la questionnait, elle se renfermait en prétextant que tout allait bien. Il voulait insister, mais ce n’était pas dans sa nature. Brice, au contraire, avait ce don de faire parler les gens. Et puis, face à Sabrina, il ressentait comme un blocage, une retenue inhabituelle. Sans doute, souhaitait-il préserver son îlot intime. Il ne voulait pas la pousser dans ses retranchements en l’obligeant à s’exprimer sur la perte récente de sa mère.

— Toi aussi, tu ne l’aimes pas trop, Janice, il me semble, constata Manuel.

— Tu sais, je ne lui adresse jamais la parole. Elle m’est antipathique, à vrai dire. Mais elle fait bien son travail. Alors… le reste pour moi…

— Oui, mais là, elle s’en est prise à ta protégée.

Protégée ! Voilà bien un mot dont la signification revêtait un autre aspect à présent pour Manuel. Il aurait tant souhaité être le protecteur de Sabrina depuis la mort de sa mère. Il était loin d’elle à ce moment-là. Mais qu’aurait-il fait s’il avait été présent ? Il devait garder à l’esprit que Sabrina était son employée et non une amie. Pourquoi avoir une amie ? Peut-être que ses relations avec certaines s’apparentaient à de l’amitié en y songeant un peu mieux… Qu’était-ce que l’amour en fin de compte ? Deux êtres attirés sexuellement pendant une période, avait-il constaté à chacune de ses conquêtes. Aucune n’avait su le retenir. Il avait rangé ses rêves depuis longtemps déjà. Et pourtant… Une vague nostalgique le souleva un bref instant.

L’histoire de Sabrina était différente. Luis lui avait raconté le parcours de cette enfant qui avait tout perdu. Elle n’avait pas vraiment d’amis et essayait par tous les moyens de subvenir à ses besoins.

Et puis, il pensait assez souvent à leur première rencontre devant l’hôpital. Elle semblait si fragile. Et malgré le ton moqueur qu’il avait pris en voyant Rose bonbon par terre, elle ne s’était pas laissé un instant démonter. Elle avait répliqué du tact au tact sans aucune peur et surtout, elle ne lui avait témoigné aucun intérêt. Son charme n’avait pas agi sur la jeune fille. Était-ce à cause de cela qu’il était retourné sur les lieux ? Voulait-il se prouver quelque chose ? Mais non… il voulait vraiment s’assurer que Sabrina allait bien.

— Oui, Janice s’en est prise à elle ! Mais je lui tordrais bien le cou à celle-là ! Mais, tu vois, ces soucis-là ne sont pas de mon ressort. Il ne faut pas qu’on découvre qui je suis. Alors, maintenant que tu es de retour, tu vas t’occuper de cette affaire.

Manuel hocha la tête en signe d’assentiment.

— Je vais m’en charger cette après-midi. Je voudrais terminer ceci, dit-il en lui montrant une pile de documents apportés par Sabrina. Sache que j’ai demandé à Sabrina de poser pour notre nouvelle campagne.

Brice fit des gros yeux.

— Quoi ! s’insurgea-t-il.

— C’est la moindre des choses, c’est grâce à elle que…

— Mais tu es dingue ! Crois-tu vraiment que Sabrina se sente bien dans sa peau ?

— Oui, en effet.

Brice posa ses coudes sur l’imposant bureau de verre et se frotta le visage avec les deux mains. Il était désappointé. Sa bonne humeur s’en ressentit aussitôt.

— Sabrina n’est justement pas à l’aise avec son corps. Elle commence à peine à se voir telle qu’elle est réellement. Une jolie jeune fille. Elle s’est toujours identifiée au vilain petit canard auquel personne ne s’intéressait. Et toi, tu l’envoies à ces vautours. Quand elle va se sentir dévisagée dans la rue par des passants, elle va peut-être mal le vivre.

Manuel n’avait pas songé un instant à cette possibilité. Était-ce pour cela que Sabrina n’avait pas bondi de joie ? Il avait pensé qu’elle était simplement trop surprise pour réagir. Mais pourquoi avait-elle accepté ? À cause de l’argent, se rappela-t-il.

Comment rectifier son attitude envers elle ?

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