Chapitre 8

Chapitre VIII

 

Village Iadnanene (Algérie), samedi 22 août 2009

     Assise confortablement dans un fauteuil moelleux, Nadia observait les femmes du village qui dansaient pour célébrer son mariage. Elles étaient admirablement jolies dans leur tenue kabyle. Les couleurs vives variaient dans des teintes différentes de rouge, orange, jaune, violet, blanc… Les bijoux en or ornaient les cous, les bras, les chevilles, les doigts…

     Adeline et Devianee étaient placées à ses côtés. Elles n’osaient pas danser de peur de se ridiculiser. Les femmes kabyles bougeaient leur bassin de droite à gauche. Les foulards, agrémentés de fausses pièces or ou argent, accrochés tout autour de leur fessier, tintèrent.

     Nadia tapait du pied au rythme de la musique entraînante. Son père avait fait appel à une chanteuse kabyle connue. Elle chantait des chansons spécialement écrites pour les mariages.

     Nadia voulait rejoindre les femmes sur la grande piste mais sa sœur l’en avait empêchée. La mariée devait rester assise sur son trône toute la soirée.

Nadia soupira.

     Cette journée était si vite passée. Toute la famille ainsi que certains proches comme Kaïs s’étaient rendus à la mairie de Bejaïa afin d’officialiser le mariage. La veille, Dean et elle s’étaient mariés religieusement.

     De retour au palais, elle fut séparée de Dean car les hommes et les femmes devaient fêter chacun de leur côté le mariage. Chaque groupe se retrouvait donc dans une aile opposée.

     Mais que faisait Dean en ce moment ? Il devait certainement s’amuser.

     Appuyée contre un mur, la jeune femme voilée scrutait avec insistance la nouvelle mariée. Elle allait devenir une cible potentielle car Nadia était à présent la femme du célèbre acteur de cinéma. Elle ne pouvait pas voir ce dernier qui était dans une autre salle avec tous les hommes. Elle fulmina intérieurement de ne pas l’avoir à l’œil.

     Contrairement à ce que pensait Nadia, Dean ne prenait pas grand plaisir à cette fête. Il s’ennuyait sur son trône d’argent où il était assis depuis son arrivée. Pourtant, l’ambiance était des meilleures. Les hommes dansaient, chantaient… Mais il avait envie de prendre ses jambes à son cou et de rejoindre Nadia.

     Dean regarda sa montre. Dans quelques heures, tout cela sera fini et ils prendront l’avion pour se rendre chez lui.

     - Vous êtes fatigué ? s’enquit le roi en se penchant vers lui.

     - Un peu. Cela ne vous dérange pas si je vais prendre l’air ?

     Le roi secoua la tête.

     - Allez-y, cela ne pourra vous faire que du bien.

     Dean se leva afin d’échapper au bruit infernal. Il longea les murs pour qu’on ne le remarque pas et éviter ainsi d’être entraîné sur la piste de danse.

     Les mains dans les poches, Dean emprunta les escaliers pour se rendre sur la terrasse en haut du palais. La musique devenait de moins en moins assourdissante.

     Un vent doux lui caressa le visage une fois au sommet. Il inspira l’air pur et fixa les lumières scintillantes des villages voisins. Il aimait ce moment-là du soir où tout était calme. Il ne voulait pas retourner dans la pièce où sa disparition a dû passer inaperçue.

     Dean s’allongea sur un banc. La journée avait été longue et éprouvante. Debout très tôt ce matin, il commençait à avoir un coup de barre.

     Ses yeux devenaient pesants. Il aurait dû se lever et rejoindre les autres mais il ne bougea pas d’un pouce. Il fermerait les paupières quelques minutes puis il s’en irait. Quel bien-être il ressentait en ce moment !

     Dean était enfin devant la porte de sa chambre d’hôtel. Il l’ouvrit et prit Nadia dans ses bras.

     - Bienvenue, chérie, dans ma chambre, dit-il en se dirigeant vers l’immense lit.

     Nadia passa sa main sur ses cheveux courts et sur sa joue.

     - Dean… Oh, Dean !

     - J’ai envie de toi, souffla-t-il.

     - Dean… Vas-tu enfin te réveiller !

     Nadia soupira et lui administra quelques tapes sur la joue.

     - Dean, réveille-toi, répéta-t-elle.

     Dean finit par ouvrir les yeux. La chambre de son rêve avait été remplacée par la terrasse. Combien de temps avait-il dormi ?

     - Quelle heure est-il ? l’interrogea-t-il.

     - L’heure de dîner. Cela fait une heure qu’on te cherche. Après une demi-heure d’absence, mon père est venu m’avertir. Il avait peur que quelqu’un s’en soit pris à toi… Je ne sais pas pourquoi il pense cela, ajouta-t-elle en haussant les épaules. Mais que vont penser les invités en ne te voyant pas manger avec eux ?

     - Que nous sommes partis pour notre lune de miel.

     - Toujours aussi plaisantin dans des moments aussi délicats. Ils ne commenceront pas le repas sans toi.

     Dean passa la main derrière son crâne d’un air désolé.

     - Je suis navré. Je me suis allongé quelques instants et je me suis endormi.

     Nadia eut un sourire bienveillant.

     - Ne t’inquiète pas. Mais dépêchons-nous, mon père t’attend pour donner le feu vert. Tu auras tout le temps de dormir ce soir.

     Nadia prit sa main et l’entraîna dans une pièce gigantesque qui abritait tous les hommes. Ces derniers étaient assis et discutaient bruyamment autour de plusieurs tables rondes.

     - Je dois te laisser. Je vais rejoindre les femmes pour manger aussi, ajouta Nadia. Après le dîner nous pourrons sortir pour prendre un peu l’air.

     Sans lui laisser le temps de répondre, Nadia s’éclipsa.

     Dean vit sa princesse s’évanouir comme dans son rêve. Il secoua la tête. Nadia prenait trop de place dans ses pensées. Il ne semblait plus la considérer comme une amie mais comme une femme à part.

     Il haussa les épaules. Mais les rêves n’étaient jamais la réalité.

     Derrière un pilier, la femme voilée suivait le couple qui finit par se séparer. De mécontentement, elle tapa le sol de ses baskets. Ce n’était pas encore aujourd’hui qu’il allait se passer quelque chose.

     Nadia se tortillait constamment sur sa chaise. Elle éprouvait un malaise et avait l’estomac noué. Elle fixait son assiette de couscous sans oser la toucher. Elle avait cette impression d’être tout le temps épiée. N’était-ce pas normal pour une mariée d’être sans cesse observée pour son mariage ? Elle secoua la tête et scruta minutieusement la salle. Les femmes étaient plus concentrées sur le contenu de leur assiette qu’à s’occuper de ses moindres faits et gestes. Mais bizarrement, elle ne se sentait pas rassérénée.

     Nadia porta sa main droite sur sa tempe qui la faisait affreusement souffrir. Elle n’arrêtait pas de se reprocher cette mascarade. Elle aurait dû tout avouer à ses parents dès le début. Son père aurait été fou de rage mais se serait calmé avec le temps comme à son habitude. Pourquoi avait-elle laissé Dean s’en mêler ?

     En l’espace d’une semaine, il avait ressurgi dans sa vie, et ils se retrouvaient mari et femme pour le meilleur et pour le pire.

     Mais qui était cette infâme personne qui avait tout dévoilé de sa vie privée ? Dean n’en avait pas la moindre idée et paraissait cacher quelque chose de plus grave. Plus elle l’interrogeait, plus son visage s’assombrissait. Elle devait à tout prix connaître la vérité afin d’aider Dean à trouver la paix.

     - Mange un peu, insista Devianee pour la énième fois. Tu n’as rien avalé de la journée, c’est pour cela que tu as mal à la tête.

     Nadia acquiesça à la remarque de son amie. Elle se saisit de la fourchette en argent véritable et la plongea dans le couscous. Depuis toute petite, elle préférait manger avec cet ustensile plutôt qu’avec une cuillère comme tout le monde. Sa mère se désolait à chaque fois de cette pratique. Mais aujourd’hui, en ce jour de fête, elle avait ordonné qu’on en place seulement pour sa fille. Le contact du couscous sur son palais ainsi que les légumes furent un festival de saveurs. Elle enfourcha un morceau de pastèque disposé dans une grande assiette placée à côté du plateau de viande de bœuf, et la posa sur le coin de son assiette. Le mélange pastèque et couscous au bœuf était une merveille ! C’était le plat préféré de Dean se souvint-elle.

     Finalement, l’appétit arriva dès la première bouchée et elle termina son assiette.

     Effectivement, son mal de tête commençait à disparaître. Devianee n’avait pas tort.

     - C’est un très beau mariage, affirma Adeline. Mais c’est dommage qu’on soit séparé des hommes. Les célibataires auraient pu se rencontrer.

     Nadia partit d’un éclat de rire.

     - Tu sais très bien que ce n’est pas possible mais je suis entièrement d’accord avec toi, cela manque d’hommes. Mais c’est la tradition.

     - Oui, j’aurais bien voulu voir Kaïs. Il est vraiment charmant, avoua Adeline.

     - Tu as tout à fait raison.

     Nadia repensa à la gentillesse de Kaïs. Même près avoir refusé sa proposition, il avait tenu à assister au mariage. Après sa rupture avec Ali, elle aurait pu facilement tomber amoureuse de celui-ci. Peut-être que cela aurait été le cas si Dean n’était pas intervenu.

     Sa sœur Hakima arriva un long moment après avoir mis au lit son neveu Adam âgé de quatre ans.

     - Je suis désolée pour ce retard… En plus, j’ai une faim de loup.

     Nadia n’avait pas pensé à l’attendre. Elle eut un sourire attendrissant en se rappelant de la venue de sa sœur le jour même où sa famille avait découvert les photos d’elle et Ali.

     A l’heure du thé, Nadia avait rejoint Dean et Kaïs dans le salon avec ses deux amies.

     - Je vous sers le thé ? avait proposé Dean.

     - Je vais m’en occuper, avait dit Nadia.

     Nadia commença à servir leur invité Kaïs, puis les filles et enfin Dean et elle-même.

     - Tes parents ne nous rejoignent pas ? interrogea Adeline.

     - Non. Mon père est occupé dans son bureau avec les garçons afin de régler les détails du mariage. Ma mère, quant à elle, est avec les cuisinières pour leur communiquer les différents menus et gâteaux à préparer.

     C’était une véritable course contre la montre. Ils n’avaient que trois jours pour organiser leur mariage.

     - Tiens, il y a deux verres de trop, avait remarqué Nadia.

     - C’est pour moi, avait affirmé une voix que Nadia reconnut sans lever la tête.

     - Hakima ! s’était écriée Nadia en se précipitant vers sa sœur et en l’embrassant. J’avais oublié ta venue.

     - Comment vas-tu, petite soeur ?

     - Très bien…

     - Mais qui vois-je ? avait fait remarquer Hakima en apercevant Dean.

     Hakima s’approcha de Dean en lui tendant ses deux mains et en l’embrassant. C’est un plaisir de te revoir.

     - Pareillement. Vous êtes toujours aussi éblouissante.

     Dean n’avait jamais réussi à tutoyer la princesse Hakima bien que celle-ci l’avait autorisé.

     - Toujours aussi flatteur… Et vous êtes ? avait-elle demandé en se tournant vers l’émir.

     - Kaïs, avait-il répondu simplement en se levant et lui tendant sa main. Enchanté de vous connaître.

     - Egalement. Et puis, Adeline et Devianee, mes très chères sœurs, avait-elle ajouté en leur baisant les joues.

     Hakima prit place entre Adeline et Devianee. Adeline lui servit une tasse de thé.

     - Que nous vaut ta visite Dean ? s’enquit-elle.

     - J’ai été invité pour l’anniversaire de Nadia.

     - C’est gentil d’être venu… et toi Nadia, que me racontes-tu ?

     Sa sœur était devenue au contact de son mari plus joyeuse et pétillante. En tout cas, moins calme qu’avant.

     - N’as-tu pas vu maman ? interrogea Nadia.

     - Je viens d’arriver et je n’ai vu personne. Saïd dépose Adam dans son lit car il s’est endormi dans la voiture et il va nous rejoindre bientôt.

     - Alors, tu n’es pas au courant de mon mariage samedi ?

     Hakima rit de bon cœur pensant à une blague que lui faisait encore sa sœur.

     - Je t’assure que je vais me marier. Tout le monde peut en témoigner.

     L’étonnement s’inscrivit sur son visage.

     - Tu veux dire que c’est réellement vrai ?

     Nadia acquiesça sa tête.

     - Et l’heureux élu est Kaïs je présume. Tu as fait un très bon choix. Toutes mes félicitations à vous deux.

     - Non, ce n’est pas moi mais Dean, intervint Kaïs.

     La surprise se fit plus intense chez Hakima qui ouvrit la bouche sans qu’aucun son ne sorte immédiatement.

     - Mais… Mais… est-ce vrai ? questionna-t-elle en se tournant vers Adeline.

     Cette dernière hocha positivement de la tête.

     - Je n’ai donc qu’à embrasser mon futur beau-frère, se réjouit-elle.

     Nadia sourit de plus belle en songeant encore une fois à cet épisode.

     Une serveuse prit l’assiette de Nadia ainsi que ses couverts. Elle découvrit une enveloppe rose sur la table, là où reposait son assiette un instant auparavant.

     « Mais qu’est-ce… »

     Dean cala son dos sur son siège. Son appétit avait été rassasié avec tous ces mets délicieux. Et il restait encore beaucoup de choses à manger comme les fruits, les gâteaux arabes avec le thé ainsi que la grande pièce montée. Il ne savait pas s’il pourrait avaler encore une bouchée.

     Il écouta la musique orientale moins assourdissante pendant la période du dîner. Les musiciens de l’orchestre, également attablés, avaient mis un enregistrement en play-back.

     Abdel-Hamid, assis à sa gauche, se pencha vers Dean :

     - Tu tiens le coup, pas trop fatigué ?

     Dean lui dédia un sourire las.

     - Je t’avouerais que je préférerais m’allonger. Ces deux jours ont été très éprouvants.

     Abdel-Hamid opina de la tête.

     - Et moi, je t’avouerais Dean que je suis content que ce soit toi qui épouse Nadia. Je sais qu’avec toi, elle sera heureuse et en sécurité.

     Cette remarque lui alla droit au cœur. Mais n’était-ce pas aussi un avertissement que lui lançait le grand frère de Nadia ? Il avait toujours eu un instinct protecteur pour ses frères et sœurs. Dean ne lui en voulait pas car s’il avait eu des frères, il s’en serait occupé et il aurait tout fait pour les protéger.

     Le roi, face à lui, le scrutait intensément. Il paraissait avoir entendu la conversation bien qu’Abdel-Hamid n’ait pas parlé fort. Le roi eut un sourire et ses yeux brillaient. Son visage exprimait son contentement. Il était bien rare de le voir dans cet état-là.

     Reyes, à sa droite, discutait avec Kaïs sur la dernière voiture que Luciano venait de sortir. Amateur de voiture dès son plus jeune âge, il avait une belle collection de voitures de luxe, une dizaine au total, à raison d’une nouvelle par année.

     Saïd, le mari de Hakima, quant à lui, suivait les conversations. Il ne parlait pratiquement pas. Il aimait avant tout écouter les autres. D’après Nadia, la gentillesse émanait de lui en tous lieux.

     En même temps que des serveurs prenaient les assiettes, d’autres commençaient à déposer les corbeilles de fruits une fois les tables débarrassées.

     Dean prit son assiette et le tendit au serveur qui se trouvait à ses côtés. Son sourire s’effaça quand il s’aperçut du visage décomposé de son beau-père. Il suivit son regard qui s’arrêta près de lui, là où se trouvait, quelques secondes avant, son assiette.

     Une enveloppe rose s’était invitée à sa table.

     « Mais qu’est-ce… »

     L’auteure de la lettre vit avec une entière satisfaction le comportement de stupéfaction mêlée de crainte de la princesse Nadia. Elle ne pouvait pas se rendre dans la salle qu’occupait la star de cinéma car les femmes n’y étaient pas admises.

     Un rictus déforma son visage un infime instant.

     Nadia ne semblait pas pressée d’ouvrir l’enveloppe devant ses invitées.

     De toute manière, elle ferait tout son possible pour que ce mariage ne dure pas !

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